lundi 22 janvier 2018

[Édito] Insoumis un jour, Insoumis toujours #6

Les enseignements d'une prise de tête pour un parking qui conduisent à une réflexion politique...

Depuis quelques mois, nous assistons à un nouveau conflit sociétal : « le Monde ancien » vs « le Monde nouveau ». En effet, il paraîtrait que les tenants du premier sont les attardés d'une époque que les moins de 30 ans (?) ne peuvent pas connaître, les seconds étant ceux qui savent et vont de l'avant, ceux qui au nom du « Monde de demain » « font du passé table rase » !

Tout au bout La Machine du "Nouveau Monde" !
Je méditais sur cette problématique, alors que je me dirigeais vers la sortie du grand bâtiment Jean Bernard du CHU de Poitiers. Sortie encombrée, où chacun tentait de trouver son chemin pour rejoindre son domicile après avoir affronté la douleur et parfois le désespoir. Y aurait-il un mouvement social sur le grand parvis ? Une file longue comme un jour sans pain s'annonce dès les portes automatiques franchies et les mines sont renfrognées. En avançant un peu plus, je réalise que je ne suis pas dans la machine à remonter le temps qui m'aurait débarqué en pleine URSS, célèbre pour ses interminables attentes sur le seuil des magasins qui manquaient d'approvisionnement. Non je suis dans cette France du « Monde nouveau » qui marchandise tout, y compris les parkings des hôpitaux publics !

Ben oui, il faut bien assumer la T2A, l'autonomie de gestion des établissements qui cache mal l'abandon par l'État de ses obligations en matière de santé publique. Nous voilà donc dans cet invraisemblable circonstance qui oblige un nombre considérable d'usagers, même si c'est gratuit pour les consultations, à s'en remettre à une machine qui va leur recracher leur ticket validé, moyennant quelques pièces, au prorata du temps passé auprès de leurs proches qui leur a peut-être appris de mauvaises nouvelles. Double peine puisque maintenant il faut payer pour échapper (jusqu'à la prochaine fois) à cet univers qui ne transpire pas la joie, même si, grâce aux formidables progrès de la science, bien des patients voient leur sort sous des cieux bienveillants, voire sont libérés des affres consécutif à une maladie réputée grave.


Le temps de cette pensée humaniste passé, je me dis qu'on ne peut quand même pas cautionner une telle situation. Alors, profitant que mes voisins « de cordée » s'impatientent quelque peu agacés par ce type de servitude, j'avance l'idée que ça n'est vraiment pas acceptable ! « Comment ont-ils pu penser qu'une seule borne ferait l'affaire ? » et c'est alors que le specimen du « Monde ancien » (moi...) précise le débat : « Surtout que nous ne sommes pas là, tels les visiteurs du Mont Saint-Michel qui paient leur parking pour aller visiter ladite merveille. Comment peut-on imaginer qu'on fasse ainsi commerce de la douleur des femmes et des hommes ? Comment accepter que l'accès à ce parking, payé par nos impôts, soit ainsi taxé ?! » Les langues se délient alors et ça fuse de toute part :
  • Il faut quand même savoir que c'est gratuit le samedi et le dimanche...
  • Mais les consultants ont un accès gratuit, comment se fait-il qu'il leur faille un ticket validé ?
  • Oui, mais faut que les barrières les laissent passer pour sortir...
  • Vous ne pensez pas qu'ils auraient pu se contenter de mettre le paiement aux bornes des barrières ? Ça serait plus rapide ! (en fait, je me suis aperçu, plus tard, par hasard qu'il y en a effectivement, mais ça n'est pas signalé aux usagers!!!)
  • Mais qu'est-ce qu'ils ont dans la tête ces « bac+10 » qui pondent de tels dispositifs conçus par des bécanes ultra intelligentes, dans le secret des « open space » ?

Je profite alors de cette dernière remarque, tel un adepte du célèbre Alinsky, auteur d'une méthode d'agitation des masse révolutionnaire, pour interroger :
  • Certes, ça n'est pas très malin de ne prévoir qu'une borne pour un tel site qui est une petite ville à lui tout seul, mais enfin, vous ne croyez pas que c'est inadmissible ce principe du péage, dans une telle circonstance ?

Des jeunes têtes se tournent vers cet olibrius aux longs cheveux blancs coiffés en queue de cheval qui effectivement ressemble à ce « Monde ancien », d'autant qu'il ne tarde pas à préciser sa pensée, devant l'apathie ambiante relative à la revendication. Au diable les subtilités d'Alinsky, il est temps de se bouger un peu :
  • Pour ce qui me concerne, je ne vais pas rater l'occasion du questionnaire de satisfaction à remplir, lors de la fin d'hospitalisation de mon épouse, pour dénoncer ce choix révoltant ! Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, c'est ça que je vais faire et même je doublerai par une lettre « en direct live » au directeur de cet établissement !
  • Mais, les sous récoltés, ça n'est pas pour gagner de l'argent, J'ai lu que ça doit financer un autre parking, puisqu'il n'y a pas assez de places... m'entends-je dire.
  • J'allais désespérer lorsqu'un spécimen, daté au carbone 14 de la même époque que votre serviteur, relève ma remarque et attire l'attention sur le fait que l'on ne peut pas tout accepter : qu'en l'occurrence, on ne peut pas cautionner un tel système ! « Moi aussi, je vais écrire... »

À ma grande satisfaction un murmure d’approbation parcourt la file d'attente qui s'éternise étant donné le nombre de personnes, sans doute du « Monde ancien », qui hoche la tête.

C'est là, précisément qu'un tenant, sans doute, du « tout machine », sort de la file et se dirrige droit vers l'automate, excédé qu'il est par la longueur des opérations provoquée par tous ces gens de « l'ancien Monde » qui ne savent pas se débrouiller d'une machine ! Il prend le ticket du quidam torturé qui ne demande rien d'autre que de disparaître de ce cauchemar et en 3 coups de cuiller à pot, ponctués de locutions obscures, restitue le billet validé à son propiétaire ébahi qui se demande bien ce qu'il va en faire ! Le « geek », tout fier de son exploit, lui indique les barrières qui vont derechef s'ouvrir dès lors que le fameux ticket sera à nouveau dans la fente de la machine des barrières...
  • Et v'là l'travail qu'il dit le « monde nouveau », on ne va pas se laisser emmerder par une machine !
Le suivant se présente, tente de reproduire les gestes du « mec qui sait » et inévitablement se plante grave, sous l'œil rieur du susdit !

Et c'est reparti pour une partie de manivelles aussi convainquante que la précédente. C'est alors qu'une voix s'élève pour proposer que l'homme qui frappe plus vite le clavier que son ombre, mette en ligne une pétition pour obtenir l'annulation de telles aberrations. Des applaudissements appuyés s'élèvent du parvis, alors que la nuit commence à tomber. Tous les yeux se dirigent vers cette sorte de nouveau sauveur qui écarquille les yeux, surpris de cette soudaine popularité et interrogatif quant à la méthode :
  • Une pétition ? Pense-t-il. Ils sont fous ces gens qui pensent que je vais perdre mon temps à ce truc de l'ancien temps qui ne sert plus à rien !
  • Vous n'êtes pas d'accord, demande une voix anonyme ? Il existe de nombreux sites pour ça. On vient d'en lancer une pour protester contre les usines nucléaires, comme à Civeaux, avec ma section syndicale de l'unine. Si vous n'avez pas le temps, je veux bien le faire, au nom de tous ceux qui sont d'accord et on l'adressera aussi au ministre de la santé et à Bruno Lemaire...
Aussitôt dit, le « geek bobo » s'efface sans demander son lot et, à quelques-uns, nous rédigeons rapidos le texte circonstancié de la pétition qui sera mise en ligne dès le retour du syndicaliste à la maison.




Satisfait par cette fin heureuse, après avoir discuté des revendications avec le collègue aussi insoumis que moi, je me laisse aller à mes pensées. Qu'il est pitoyable ce « Monde nouveau » dont la pensée dominante se goberge ! Ça n'est pas lui avec ses « process » qui va rendre les gens heureux. Il ne cesse d'engendrer des « geeks » qui ne peuvent plus se passer de leur « smartphone » et toujours en quête de la dernière application, dite indispensable, pour affronter ce monde technologique, souvent froid, insensible aux malheurs des gens et qui met des machines partout pour remplacer les humains, Sans doute est-ce plus commode, car, comme aurait pu le chanter un certain Jacques B. « une machine ça ne pense pas, Monsieur, ça ne pense pas, ça n'a pas de sentiments (pas encore), ça ne juge pas (heureusement!), ça écrase, inexorablement, ça déroule son algorithme pour satisfaire celui qui la possède, Monsieur ! » Ainsi en va-t-il de la vie qu'on ne sait plus tellement si elle est vraie ou virtuelle, alors que de l'autre côté, dans l'atmosphère chargée de souffrances, mais aussi d'espoir, de l'hôpital, des robots alliés à l'Homme de l'Art, font des merveilles enthousiasmantes ! Cet aspect du « Nouveau Monde » fait fortement contraste avec la froideur des machines à fric qui alimentent la pompe du même nom qui approvisionne ceux qui ne comptent plus, ceux qui ne savent même plus le prix d'une baguette ou du ticket de métro !

Heureusement, il y a toujours ces résurgences de l'« ancien Monde » qui défient ceux qui détournent le progrès afin de concentrer la richesse de ce Monde entre les mains de quelques super riches qui flottent dans un bien-être outrancier où on va « bruncher » avec ses semblables, alors que leurs dévoués cadres font le sale boulot. Ainsi en est-il de ce Monde dérégulé qui aligne les gens dans des files interminables pour « économiser » des fonds publics qui vont encore une fois atterrir dans les poches des puissants qui fabriquent des machines qui...

Pendant ce temps, les étages bruissent de l'activité ininterrompue et intense de tous les personnels hospitaliers, soignants et non soignants, qui répondent inlassablement, avec une patience remarquable aux patients et rassurent les familles en leur consacrant du temps dont ils manquent tant pour mener à bien leurs missions. Il n'est question que de l'intérêt des hommes et des femmes et de leur bien-être. À ce niveau, on ne spécule que sur la bonne santé, le soulagement des malades et l'aide aux familles. On est loin de la machine à fric, même si les ordinateurs sont partout...

Toi qui fais encore la queue révolte-toi, n'accepte pas et sois insoumis !